Agora
Des histoires de Seuls
De Jules Varensta — 14 juin 2018 à 00h02
ENJOY THE CRUISE : CHAPITRE 1
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PROLOGUE :

 http://www.seuls-labd.com/agora-post.php?post=5391

 

 

1.  

 

La route serpentait entre les collines constellées par les brousailles, les cyprès et les pins parasols, et depuis longtemps déjà le goudron avait fait place à une large piste de gravier. 

Un soleil de plomb dardait le paysage, décourageant toute créature de sortir du peu d'ombre disponible. 

Tout être, excepté une jeune fille au teint bronzé, aux cheveux sombres et au cou disparaissant sous un foulard turquoise. 

Elle était au volant d'une traction avant dont la carrosserie blanche, pour toute la poussière qu'elle risquait d'accumuler, n'en était pas moins une protection originale et efficace dans cette fournaise. 

Encore une rangée de collines et un virage, puis elle aperçu enfin la rangée de hangars et immeubles bas qui indiquaient que le but était proche. 

Puis avec la descente, le regard embrassait un panorama inattendu. 

Une petite villa de style romain, surgie comme de nulle part, un mirage architectural blotti entre les collines. 

 

 

Le garde faisait les cent pas autour d'une borne en face d'un portail à trois arches flanqué de lions lorsqu'il vit la voiture approcher, puis s'arrêter à cinquante mètres des murs. 

Distance réglementaire. 

La jeune fille en descendit, en uniforme colonial et une serviette de cuir en bandoulière, relevant la tête et redressant l'avant-bras pour le saluer. 

 

"-Avé. 

-Avé...     ...Sybille, vous ici, en voilà une surprise!

-Affaires peu habituelles. J'irai droit au but.  Je viens le voir.  

-Ah, les nouvelles se répandent vite et ont déjà atteint la côte. 

D'accord... mais si c'est l'interrogatoire qui vous intéresse, nous en avons déjà terminé depuis une demi-heure. Et il n'avait pas presque rien à dire. 

Pour être franc il en sait aussi peu que nous sur ce qu'il faisait dans les parages. 

-L'avez-vous également fouillé?

-Il n'y avait rien à fouiller, car on n'a rien trouvé avec lui ; aucun vêtement, aucune arme, pas la moindre ride, marque, cicatrice ou tatouage.  

Et un passage au scanner nous a révélé qu'il avait l'estomac vide. 

Il pourrait tout aussi bien être né d'hier.  

-voilà qui est étrange...

Ne l'aviez-vous pas trouvé à la limite de la forêt?

-tout juste. 

-Celle avec la source?

-Tout à fait. Pourquoi cette question?

-J'en avais eu vent une ou deux fois...

Et où est t'il en ce moment?

-Dans le péristyle, on lui a apporté le déjeuner. Vous pourrez discuter à l'aise."

 

Ils passèrent l'arche centrale, mais au lieu de tourner à droite immédiatement pour atteindre l'entrée par l'étage, firent le détour par le forum, ouvert sur la face nord.

Conçu d'après son équivalent à Rome, il ressemblait moins au canyon de marbre et de bronze de l'Empire et davantage à la place plus humble et aérée des derniers temps de la République, dont le charme et la modestie était ici complété par le décor pastoral. 

À ce cadre s'ajoutaient d'autres soldats et une poignée de civils, déambulant en petits groupes le long des temples et basiliques aux teintes vives, ou prenant leur pause déjeuner assis à un thermopolium ou en tailleur sur les rostres. 

 

Puis ils s'engagèrent dans l'allée qui s'offrait juste avant la Curie, passèrent la deuxième porte sur la droite, s'engouffrèrent dans un couloir ombré qui débouchait sur un atrium aux tons verts, passèrent une bibliothèque dont le balcon débouchait sur un fond vert, et s'arrêtèrent enfin devant les tentures qui masquaient l'accès au péristyle, une sorte de jardin intérieur. 

 

 

-"Si vous avez besoin de quoi que ce soit... N'hésitez pas, je ne serai pas loin. 

-Nous en aurons pour un long moment. Vous pouvez disposer, je vous rappellerai quand j'en aurai terminé. À tout à l'heure."

Le garde inclina la tête, puis recula pour la laisser entrer. 

La porte se referma sur ses talons, le silence s'installa. 

 

Une cour garnie de buissons et d'arbres jeunes s'étendait devant elle, silencieuse mis à part une fontaine, et ceinturée par un portique et salon aux fresques à motifs semi-égyptiens sur fond cinabre des les quatre cotés.

La lumière de ce vaste atrium verdi révélait comme seul occupant un garçon en chemise manches courtes, short et mocassins blancs, agenouillé sur une sorte de moquette japonaise peinte pour ressembler à une mosaïque. Penché devant une table basse, il lui tournait le dos, mais s'était immobilisé en l'entendant entrer. 

Le contournant puis s'asseyant en tailleur, elle put lui faire face et le saluer. 

Il releva la tête d'un plat de semoule et de volaille. 

Son interlocuteur était blond, de petite taille, avec une assez grosse tête par rapport au reste du corps.  Il devait avoir juste cinq ans. 

Teint pâle mis à quelques marques de bronzage sur les bras et le cou, et les yeux bleu ciel. Nuance naturelle, précisons-le. 

 

Son observation achevée, elle retira de sa serviette une mince lunchbox et quelques documents qu'elle mit de côté. 

 

Ce fut le garçon qui rompit le silence sur un ton légèrement intimidé. 

 

"-Vous aussi vous avez des questions à me poser?  

-ils ont été durs avec toi? Il ne t'ont pas fait mal?

-pas vraiment.  J'aimais juste pas parce que j'comprenais pas tout ce qu'ils demandaient. 

-par exemple?

-quel âge j'ai, de quelle ville je suis, et...

Ils avaient posé des questions... Sur ma "famille". 

-et alors?

-ben... J'ai rien à répondre. 

-comment ça? 

-j'me suis réveillé dans une source dans une forêt pas loin. Il faisait chaud, j'avais un peu faim, j'ai marché un peu, j'ai traversé les bois et par hasard j'ai rencontré ces gens avec des chiens, ils étaient étonnés de me voir et voulaient savoir c'que j'faisais là. Et j'en savais pas plus qu'eux.  

-et... Tu n'as pas pu au moins dire ce que tu faisais hier?

-hier?

-oui, avant que tu t'endormes et te réveilles dans cet endroit, comment tu t'y es retrouvé. Ce qui t'est arrivé hier. 

-eh bien...

Y'avait pas d'hier. 

Ce matin, et rien d'autre. 

 

Sybille resta un moment songeuse à une réponse tellement hors de sa réalité. 

Peut-être avait quelque chose à cacher... Ou simplement il souffrait d'amnésie. 

 

-tu n'as vraiment aucun souvenir plus vieux que ce matin? Même en essayant de te rappeler?

 

Il se recroquevilla légèrement, le front dans les paumes, puis médita quelques instants, tourné vers le jardin où le silence n'était rompu que par quelques hirondelles de passage. 

Avec ses yeux immenses et ces mèches lisses mais abondantes, elle trouva qu'il devait ressemblait à Marc dans ses premières années, ou à une grosse peluche. 

Puis, sa réflexion achevée, il fit non de la tête. 

 

-vraiment rien?

Tu ne serait pas plus vieux qu'aujourd'hui?

...pourtant tu respires et marches, non? Et comment arrives-tu à me parler ou même me comprendre?

-je sais pas... 

Eux aussi ils étaient surpris, et ils ont posé des questions un peu pareilles. 

Il y en a un qui croyait que j'avais oublié... Hier par accident. 

-il avançait... Que tu avais perdu la mémoire, c'est bien cela? que tu étais amnésique?

-c'est ça. 

Et tout ça m'embête parce qu'ils étaient curieux et j'ai peur qu'ils soit fâchés parce que j'avais presque rien à leur dire. 

-il ne t'ont pas fait mal?

-non, j'étais juste fatigué après un moment et ils m'ont laissé me reposer ici avec de quoi manger. Mais je sais pas ce qu'ils veulent faire de moi après. 

-ne t'en fais pas, je les connais et ferai en sorte qu'il ne t'arrive rien de mal. 

Je vais juste te demander... Un petit service. 

-lequel?

-avancer un peu la tête un moment, j'ai quelque chose à vérifier avec ton front. 

 

Il se pencha un peu par-dessus la table, ne comprenant pas vraiment où elle voulait en venir. Elle appliqua doucement la paume droite au dessus des sourcils, puis avança sa propre tête jusqu'à ce qu'ils soient front contre front, puis s'immobilisa un long moment. 

 

Il se sentit bizarre. La main lui avait transmit une faible pulsation mais la tête de son interlocutrice lui faisait parvenir une sensation étrange, comme un bourdonnement silencieux, un courant qui donnait et recevait entre leurs deux crânes. Il avait l'impression que chacun allait s'enfoncer dans l'autre. Puis il sentit un flash et recula brusquement, presque amusé. 

 

-c'était bizarre. 

 

Elle réagit par un haussement d'épaules et une expression qui indiquait que cette réaction était fréquente. 

Puis tous les deux éclatèrent d'un léger rire. 

 

-...David. 

-quoi?

-ça me revient...

J'ai pour nom David... Et c'est tout. 

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