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SEULS - Le Film
De Malike — 16 janvier 2019 à 22h12
L'Apologie du film Seuls
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Yo.

Dans une semaine, le film Seuls, par David Moreau, aura 2 ans.

Dans deux semaines, ça fera 3 mois que Chrysoprase et moi l’avons revu, et en avons fait un commentaire en live sur Discord.

Des 101 (102, maintenant (désolée de briser le rythme des dalmatiens)) posts de cette rubrique, je crois qu’il y en a une quarantaine consacrés à des critiques. Pour la majeure partie, ces critiques sont négatives. Jusque là, aucun problème. Chacun a le droit à son avis, chacun peut estimer qu'un film n'est pas bon, et après tout, nous avons tous des critères très personnels sur ce qui nous plaît ou non. Une œuvre magistrale pour des tas de personnes peut être insupportable pour quelqu’un.

Bref.

Le truc qui me pose problème dans les critiques, qu’elles soient négatives ou non, d’ailleurs, c’est qu’on y retrouve un truc récurrent : souvent, le seul problème qu’elles trouvent au film est qu’il est différent de la BD. «Yvan est ceci», «Terry est machin», «Pourquoi Leila est l’héroïne et pas Dodji», «Pourquoi ça se passe ici et pas ailleurs», «Pourquoi la fumée et pas le Monolithe», j’en passe.

Une réponse à tout ça : C’est une adaptation. Ça adapte, ça fait passer d’un format à un autre, et forcément, il FAUT des concessions. Parce que de toute façon, il est impossible qu’il n’y en ait pas. On ne peut pas faire 11 films sur les tomes parus à ce jour ; d’une, ça mettrait des plombes, de deux, le matériel original ne suffirait pas à faire un film complet, et de trois, il n’y aurait aucun intérêt. À partir de là, autant faire un dessin animé.

 

Alors, oui, je ne dis pas, il y a des problèmes, et j’y reviendrai. Mais entendre que le film n’est pas fidèle à la BD, depuis que je l’ai revu, me file de l’urticaire. Parce que non, le déroulement n’est pas le même, mais laissez-moi faire une liste de choses fidèles à la BD/qui y réfèrent, alors même que le film a un scénario différent :

 

Tome 1

- La poupée sur la voiture, lorsqu’ils vont chercher Camille, rappelle la petite poupée qu’elle a sur son bureau au tout début avant la disparition

- Camille a la tenue qu’elle porte dans le tome 1, lorsqu’ils sont au Majestic dans le film

- Le personnage d’Yvan est une espèce de bobo parisien, fils de riches, gênant, awkward, nerveux, et auquel Dodji fait un peu peur au début. C’est bien lui qui vit dans l’immeuble, et il a un garage avec un grand ensemble de voitures. J'ajoute que ses blagues et traits de caractère sont bien joués. Concrètement, il reprend le noyau du caractère de l'Yvan de la BD

- Leila prend une de ses voitures et la conduit, alors qu'il est hésitant à la laisser faire

- Terry est plus jeune que les autres, énergique, aime se distraire et faire n’importe quoi, a un rapport de confiance avec les autres et une certaine candeur

- Dodji est présenté à l’écart des autres. Même si c’est le héros dans la bande-dessinée, il reste en marge, et le film contourne le problème en le présentant comme mystérieux et en mettant Leila au premier plan.

- Leila a un grand-frère.

- Il y a l’immeuble avec un SOS (ce plan est d’ailleurs très beau)

- Lorsqu’ils veulent traverser le brouillard pour la première fois, leur voiture rappelle celle de leur expédition hors de chez Yvan après qu’ils aient croisé le tigre et les rhinocéros

- Juste avant qu’ils traversent le brouillard, Camille se met à prier, ce qui rappelle le moment où elle prie pour les parents de Dodji

- La mère de Dodji est d’ailleurs bel et bien morte dans le film

- Quand ils dorment dans le bus, Terry parle à voix basse à Dodji en lui demandant conseil, ce qui leur donne une relation grand-frère/petit frère très analogue à celle de la BD (et surtout au moment où Dodji promet qu’ils chercheront le père de Terry le lendemain)

- Il y a aussi un cirque dans le film

 

Tome 2

- Il y a le bus de la BD

- Il y a aussi l’hôtel du Majestic, son nom est même précisé, et il est très bien rendu

- Il y a aussi une piscine

- Yvan est aussi soûl

- Terry est aussi irresponsable et en train de jouer pendant qu'Yvan est soul

- Il y a le Maître des couteaux

- Il y a une vraie tension, des scènes de poursuite très similaires à celles de la BD (au point qu’on a aussi le plan où Leila vise la porte derrière laquelle se trouve le Maître des couteaux)

- On trouve l'évocation des BD Steelman et leur influence sur le comportement du Maître des couteaux, et le fait que ce soient les personnages qui le baptisent "Le Maître des couteaux"

- On retrouve le fait que le Maître des couteaux soit en réalité un garçon aussi perdu qu’eux

- Le Maître des couteaux est ligoté dans l’église comme lorsqu’ils lui crient dessus les uns après les autres fin tome 2

- Dodji a aussi tué son beau-père dans le film

- Il y a la présence d’un parent alcoolique

 

Tome 3

- Saul est présent. Il n'est pas parfait, mais il est présent

- L’annonce de sa mort passe à la télé en début de film, ce qui évoque le fait qu’il soit connu (Yvan parle de Matthew Barrie comme de quelqu’un de connu dans la BD)

- On trouve aussi l'idée d'une masse d’enfants qui servent de suivants à Saul

- Quoi qu’on puisse dire, le côté obsessionnel de Saul est bien rendu

 

Tome 4

- Le fait que Camille ravage l'appart où elle vivait fait penser à Edwige (bonus : elle dit qu'elle fait alors "Le ménage !" ce qui rappelle que Vehlmann a affirmé que la mère de Camille était femme de ménage (si je ne me trompe pas))

- Il y a une référence au fait que le père de Leila soit médecin

- Des flèches qui rappellent celles de Sélène et Alexandre sont tirées sur Dodji et les autres

- Dodji meurt

 

Tome 5

- On a une référence à l’enterrement de Dodji

- On n’a pas le monolithe noir, certes, mais le piédestal final de Saul ressemble à un monolithe blanc

- On montre bel et bien que les cinq enfants sont morts la même nuit

- Saul dit "Brûlez pour l'éternité dans le chaos des Limbes", ce qui rappelle la phrase d'Alexandre à la fin du tome (et qui en plus sonne classe)

 

Tome 6

- L’église dans laquelle se rend Dodji rappelle beaucoup celle où les enfants font leur enterrement. Dodji y évoque sa mère décédée, le parallèle est efficace

 

Tome 7

- Il y a bel et bien un danger qui amène les enfants à quitter la ville

- Le moment où ils libèrent le Maître des couteaux avec les lames rappelle le moment de la BD où les liens sont trop serrés et où le Maître des couteaux les coupe soudainement pendant que Jonathan et Leila s’efforcent de les défaire

 

Les rajouts (et autres trucs post tome 7)

- La mise en avant de Leila en tant qu’héroïne dans le film est positive et cohérente. Bon Dieu que ça fait du bien de voir une fille en héros de l’histoire, pour changer, d’autant que Sophia Dessaffe joue bien

- Dodji qui écrit à sa mère "Ceux qui disaient que j'étais bon qu'à être seul, j'ai rencontré des amis" (eXCUSEZ MOI MAIS JERNGIERN ?)

- Le beau-père alcoolique a été retransmis de Dodji à Camille, ce qui rend le personnage de Camille plus profond sans rien ôter à Dodji. Ça rend cohérent le côté enfant sage de Camille tout en justifiant aussi ses moments de craquage. Le fait que Dodji ait tué son beau-père et qu’on ne sait pas ce qui est arrivé à celui de Camille peut d’ailleurs commencer cette idée de lien généalogique entre les personnages que certaines théories avaient suggéré.

- La façon dont la mort des cinq héros est traitée est faite à travers une scène forte, et qui se retrouve au début. Leila, quand elle sèche pour aller à la fête foraine, dépasse sans les voir les endroits où se trouvent Camille, Yvan, Terry et Dodji, et c’est présenté comme anodin au début puis remis en avant après. Non seulement ça rappelle la façon dont Yvan réalise fin tome 5 que la réponse leur pendait sous le nez depuis le début, mais en plus on retrouve de l’aspect tranchant de la BD, entre l’innocence et l’amusement pur (le parc d’attraction, l’irresponsabilité de sécher) et l’horreur (la mort, le hurlement de Leila, sa solitude au milieu du parc, alors qu’elle revoit tous les endroits où ils se trouvaient)

- Le choix de mettre un lien spécial entre Terry et le Maître des couteaux, sur le fait que la mère de Terry a une association pour personnes en situation de handicap et qu’il en fait partie met un lien spécial touchant entre les deux personnages. Ça évoque déjà le tome 10

- La manipulation de Saul et la culpabilité des enfants de l’avoir cru est top. Parce qu’on n’en a pas conscience, quand on lit la BD, vu qu’on a le point de vue de Dodji et des autres, mais Saul est un manipulateur qui parvient à ses fins, et le fait qu’il leur fasse refléter l’espoir de revoir leur famille et de les aider, à Dodji et aux autres, le Maître des couteaux compris, rappelle la façon dont il fait croire à tout son clan qu’il a la situation en main. La mégalomanie de Saul fonctionne de ce point de vue-là et lui donne une autre dimension intéressante : celui qui manipule et celui qui est cruel.

- Avis personnel, mais quand Yvan se tape sur le front et qu’une explosion retentit soudain derrière, c’est bien foutu et cool.

- La réaction d’insanité de Leila lorsqu’elle comprend qu’ils sont morts déchire.

- Le rapport de Leila à son frère et le fait qu’elle s’adresse à lui à la fin donne une belle atmosphère, surtout dans le passage de silence et de paix qu’ils traversent après avoir franchi le brouillard

- En fait, il y a jusqu’à l’aspect des mystères et des questions auxquelles on n’a pas eu de réponses qui découle aussi de la BD, et qui marche.

 

Tout ça.

En 90 minutes.

Dans un désir d’adapter, Moreau a fait l’effort de créer une esthétique immersive, différente, oui, mais de sorte que le produit original ne soit pas massacré, qu’un amateur puisse s’y immerger sans avoir une sale vue de la BD après si jamais le film floppe ou ne plaît pas. Et malgré cette différence, il y a tous les éléments cités plus hauts qui correspondent à la BD et son univers, son atmosphère.

 

Les VRAIS défauts

- La personnalité de Camille n’est pas forcément compréhensible

- Le jeu d’acteur connaît quelques faiblesses de temps en temps

- L’intrigue peut être diffuse et perdre parfois le spectateur

- Saul a été utilisé d’une main légère, et l’acteur qui l’interprète manque du charisme que déploie le personnage original, en plus d’avoir une certaine faiblesse de jeu. Individuellement ces défauts peuvent passer, mais ensemble, ils ne le rendent pas très attachant

- La relation qu’on suppose de couple de Leila et Dodji est forcée

 

Pour un film français, il est diablement bien foutu, tranche avec le champ du cinéma actuel et est agréable à regarder, même pour un membre averti du fandom de la BD Seuls. Je sais que j’ai dû déjà me montrer méchante et injuste envers ce film, et je le regrette, parce que David Moreau et son équipe ont fait un superbe travail.

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