- Depuis combien de temps êtes-vous dans les Limbes ?
Le garçon a la tête rentrée dans les épaules, le col de son sweat lui couvrant le menton. Ses cheveux noirs, entortillés, tombent sur ses traits et laissent tout juste voir ses yeux. Il caresse son avant bras d’un geste répétitif, et ne croise pas le regard de la doctoresse.
- Monsieur Dabouz ?
- Euh… U-un an…
- Un an, répète-t-elle en notant.
Elle se lève pour prendre sa tension.
- Vous vous intégrez bien ? jette-t-elle au hasard.
- Euh… ouais.
- Est-ce que vous avez des amis ?
- Ouais ouais.
- Hm…
Les scratchs du bracelet de tension crissent en s’enroulant autour du bras mis à nu. Comment continuer la discussion ?
Elle trouve vite :
- C’est bien, vous avez déjà un emploi, puisque vous êtes là ! Qu’est-ce que vous allez faire ?
- J’sais plus.
- Ah ?
La question, qu’elle laisse en suspens, finit par lui arracher quelques mots :
- Du rangement, pour les gardes, je crois. C’est de… comment ça s’appelle… l’huile de coude, quoi. Bouger des trucs.
- Ah, la manutention ! s’exclame-t-elle, rassurée. Vous savez, on a tous commencé comme ça, il n’y a pas à avoir honte. Moi-même, avant, je posais des affiches pour le théâtre !
- Ouais.
- Vous ferez des choses plus chouettes après, vous verrez. Des choses qui vous plaisent.
- Hm…
- Et puis c’est très bien de travailler pour les gardes. Vous devez être fort, pour les travaux manuels, pour que la milice vous engage !
- C’était plus du piston, répond-il sur un ton d’aveu. Hector est resté en contact avec moi, après mon premier jour ici, il m’a dit que si je cherchais un truc à faire…
- Hector ?
- Ouais, c’est lui qui m’a amené à Néosalem, après que je… Quand je…
Il ferme les yeux, se frotte le front :
- Quand j’suis arrivé ici.
- Tout va bien ? remarque-t-elle. Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.
- Si, ça va. J’suis un peu fatigué.
- Hum… Vous savez, je ne suis pas psy, mais vous pouvez me parler. C’est une visite de routine, mais on peut discuter. La tension est normale ! signale-t-elle.
- …
- Dites-moi tout.
- J’vais pas bien, non. On est… on est morts. Comment est-ce que vous voulez que j’aille bien…
- Oh… C’est encore difficile de vous y habituer ?
- Voilà ! laisse-t-il échapper presque violemment. Voilà, justement. Je comprends pas, en fait. Y a pas à s’habituer. On est morts. On devrait pas être là, à dire… v-vous devriez pas être là à me dire “Oh c’est génial vous avez trouvé un boulot” ! On est morts. C’est… ça a aucun sens…
- Hm, vous avez l’air perturbé, effectivement. Vous prenez quelque chose ?
- Des médicaments ? (Elle hoche la tête). Non. J’en prends pas.
- Vous savez, j’ai beaucoup de patients qui me viennent et qui ont des problèmes psy. C’est à cause du dérèglement hormonal, c’est fréquent - c’est compliqué, d’abord, mais ça ira mieux avec le temps. Je vais vous prescrire quelque chose, sourit-elle en prenant des notes sur une feuille qu’elle lui tend. Demandez-les dans une droguerie. C’est deux fois par jour, après le petit-déjeuner et le soir. Il faudra en racheter régulièrement, mais vous devriez aller mieux, après ça.
Il prend la feuille, et lit les indications en silence.
- Notre corps croit qu’il doit grandir, mais il est bloqué sur la case “ado”, alors, c’est normal, il va piquer un peu des crises de temps en temps ! Mais en vérité, c’est dans votre tête, monsieur Dabouz.
oOo
1, 2, 3. 1, 2. 1, 1. 1.
1, 2, 3. 1, 2. 1, 1. 1.
Coucou maman, papa,
Ca fait bizarre de vous écrire, parce que je sais que je pourrais pas vous envoyer la lettre. Mais je pense beaucoup à vous. Ça fait super longtemps que je suis ici mais j'arrête pas de penser à vous. Désolé de pas avoir écrit plus tôt.
Hier j'ai fini un pilulier d'anti-dépresseurs. Le dr. avait dit que j'en avais pour deux mois et qu'après il fallait en racheter, mais ça fait pas d'effet. Ca me met mal à l'aise. Du coup je crois que je vais arrêter.
Quand je suis arrivé à Néosalem, je croyait que j'allais soit retourner au collège ou un truc comme ça, soit plus jamais travailler du tout. On est morts après tout. Mais non, ils nous on passé une bourse pour un an, et maintenant je dois travailler. Pas travailler à l'école, travailler dans un vrai travail. J'ai que 15 ans !
Des gardes m’ont filé un boulot, c’était gentil de leur part. Je crois que je suis le seul a leur parler de toute la 7è Famille (je vous expliquerais ce que c’est). Je me sens pas super bien, mais ils m'obligent pas à discuter. C'est sympa de leur part. Ils font un peu des blagues de gros porcs, par contre.
J’ai un peu essayé de leur parler de tout ça (de la mort, de vous et de leurs familles). Apparemment, ça fait des années qu'ils sont dans les Limbes. Ils m’ont dit que le temps passait pas pareil et que chez vous ça allait plus vite : un mois dans les Limbes ça fait un an chez les vivants. Ils avaient pas l’air de se sentir mal en disant ça.
Ca fait 15 mois que je suis ici, donc si j'ai bien compris ça fait 15 ans pour vous, et donc Soraya a 25 ans (ptdr je te vois pas du tout en adulte), maman a 66, papa a 68 et Kisty a 22 ans (?). Il faut que je cherche combien de temps ça vit les Spitzs.
Milad.
PS : (1) Néosalem = la ville où je suis (c’est une ville romaine avec des théâtres comme ceux où on jouait les tragédies grecques)
7è Famille = apparemment y a 15 Familles. Les Familles 1 à 7 ce sont ceux de Néosalem, qui m’ont aidé. Les Familles 9 à 15 sont les Familles du Mal, il faut pas s’en approcher
Limbes = le monde des “morts”.
PS : (2) Je disais que ça fait pas d’effet, mais en fait si. J’ai des cheveux blanc maintenant. Pas comme vous hein, des grosses mèches de cheveux blancs.
Chaque matin, il se lève en tremblant.
Quand il va dans la salle de bain, il garde les yeux fermés pour se laver les mains, les dents, prendre sa douche. Il renverse la capuche de son sweat sur sa tête en sortant, s’évite dans les vitres des calèches. S’il n’a pas à les voir, c’est qu’ils n’existent pas.
Un jour, il n’y a que Narcisse, le bras droit d’Hector, à la table de la cafèt. Le garde le suit des yeux tandis que Milad vient s’installer à côté de lui, un soda à la main.
- Milad ?
- Hm ?
- Ça se passe bien, tes cheveux ?
Il en avale la boisson de travers :
- Euh… ouais, tousse-t-il.
- Ils sont faits ? continue l’autre. Je ne sais pas si on te l’a dit, je t’avertis au cas où, mais en principe tu n’as pas le droit de les cacher.
- Ah bon… ? Non, je savais pas… euh… tu… tu sais pourquoi ils sont comme ça ?
- Bon, on dirait qu’on ne t’en a pas parlé, c’est autre chose. Pour te résumer, tu vas devenir Questeur, apparemment. Tu vois ce qu’est un Questeur ?
- Euh, non.
Du dos de la main, le garde nettoie les miettes qu’il a laissées tomber sur la table :
- Je ne les connais pas très bien, je vais peut-être te dire des bêtises, mais en résumé, les Questeurs sont des personnes assez importantes. C’est un genre de caste à part, qui s’occupe de faire des recherches pour le compte de l’Empire. En tout cas, c’est un grand honneur.
- Ah ?
- Ils ne travaillent pas ici, si j’ai bien compris. Ils sont un peu éparpillés dans d’autres villes. Avec leur rang, ils peuvent aussi avoir leurs propres esclaves - enfin… Avant la révolte, je sais pas si ça s’applique encore…
- Ouais, euh, je veux pas avoir d’esclave, hein…
Il a entendu ça. Des nobles ont des esclaves, ici. Il n’en a jamais rencontré, l’idée le dégoûte ; Narcisse hausse les épaules :
- Tu fais comme tu veux.
- Mais… ça veut dire quoi ? Faut que j’aille bosser ailleurs ?
- Ça, je ne suis pas sûr. Il faudrait vérifier auprès d’Hector. Tu préférerais rester là ?
- Bah, oui.
Le garde a un fin sourire aux lèvres. Il paraît soulagé :
- Ah, tu me rassures. Tu sais, tu n’es pas obligé de finir de faire tes cheveux blancs si tu ne veux pas ! Si tu savais le déficit dans lequel on est déjà…
Il a pris le chemin du retour. Sa capuche qui ballotte sur son dos le stresse. Il se sent nu, avec ses cheveux au vent.
Sur le trajet, à la force de l’habitude, il ralentit le pas lorsqu’il passe près de l’hippodrome.
Lorsqu’il se place à un certain endroit, sous les arbres, deux maisons un peu plus loin s’alignent dans son angle de vue : les fissures dans leurs murs se rejoignent alors l’une contre l’autre, et dessinent la silhouette d’une flèche pointant vers la sortie de la ville.
Ce n’est peut-être pas grand chose, mais ce détail le fascine. Un jour, les gardes l’ont envoyé aider à porter du bois pour renflouer la réserve de la caserne ; quand il est sorti avec quelques autres pour aider le bûcheron à charger le bois dans des chariots, il en a trouvé une autre. Un zigzag de branches et une pointe de feuilles ; le bois s’enfonçait dans la direction qu’elle désignait.
Il se demande si quelqu’un d’autre a remarqué ces illusions d’optique formant des pistes amusantes. Lorsqu’il l’a désigné à Hector, ce dernier a haussé les épaules, admettant que oui, ça ressemblait à une flèche. Milad n’a pas osé insister.
C’est un peu tout ce qui l’occupe, en-dehors du travail. Ce n’est pas pour ses fréquentations qu’il sortirait, de toute façon… Peut-être aurait-il dû être plus sincère avec la doctoresse, quand il avait l’occasion d’en discuter ; mais la vérité, c’est qu’il ne parle à personne, ici. Il n’a pas d’amis.
Ce n’est pas faute d’avoir essayé, pourtant, mais il n’y arrive pas.
Dès qu’un visage apparaît devant lui, il ne voit que les numéros peints, que le comique des expressions si sérieuses sur des visages de gamin. Qu’est-ce qu’ils pensent savoir, tous ces gens ? Comment ils peuvent être si bien intégrés, travailler tous les jours et ne se poser aucune question ? Toutes ces personnes qui discutent aux terrasses des cafés, qui mâchent les galettes chaudes du marché, qu’il croise détendues, aux bras les uns des autres, ça ne peut pas être de vrais enfants, si ? Il lui semble, chaque fois que son regard croise l’un des leurs, de voir des figures peintes, sorties d’un tableau - comme celui des londoniens sous les parapluies noirs.
Milad, lui, s’est coulé dans le paysage. Il a essayé de faire comme eux ; mais plus le temps passe, plus l’énergie d’essayer lui manque. Si les Limbes sont un tableau, on a dû décider de l’y mettre par erreur.
Il a bien envisagé, avant, de parler à quelqu’un. Trouver un psychologue qui l’écouterait, peut-être. La doctoresse qu’il a vu pour son travail l’a bien dégoûté de ça.
Alors, il est coincé tout seul. Il vit - enfin, il “vit”… il écoute, il traverse les journées, et voilà. Ça lui rappelle cette façon qu’avaient papa et maman d’écouter avec attention les histoires surréalistes de Soraya, de faire comme s’ils y croyaient…
Croire qu’il est mort, ce n’est pas le problème. Milad le voit bien, qu’il est mort. Personne n’aurait pu lui souffler la chute dont il s’est rappelé, ce jour-là. Il est tombé, très violemment, sur le chemin bétonné autour de la résidence. Maintenant… est-ce qu’il est mort, ou dans un coma délirant, c’est encore très difficile de savoir. Il ne sait pas vers quelle hypothèse il penche le plus.
Le souci, c’est surtout que tout le monde s'accommode. Ce mouvement de hausser les épaules, comme lorsqu’on dit “C’est la vie”... Il peut comprendre qu’on s’adapte. Mais que tout le monde le fasse… ? Eh oh ?? Y a pas une seule question, là-dedans ?!
Le regard vissé aux murs, baigné dans ce qu’il ressasse, il ne voit pas la personne en face qui l’approche avant qu’elle lui agite la main devant les yeux.
Il papillonne.
C’est Dorothée.
Il réfrène de justesse un mouvement de recul. Ils ne se sont plus vus depuis qu’il a pris son propre appart, loin du sien. Il ne voulait plus la voir, et le message a dû passer de son côté. Elle a changé : comme lui, on lui a peint un 7 au cou, mais en plus de ça, elle porte une robe un peu vieillotte et un canotier couvre sa tête. Elle ressemble traits pour traits aux Éveillés de la Septième Famille, maintenant.
- Je t’avais pas reconnu, avec les cheveux comme ça ! dit-elle. Ça va ?
- Ah, salut.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Hein ?
Elle suit la direction que désignaient les yeux de Milad l’instant d’avant. Ses sourcils se froncent.
- Tu… regarde quoi ?
Il garde les lèvres serrées. Au bout de quelques secondes interminables, l’air sympathique de l’Éveillée s’est complètement envolé.
- … T’as ptêt pas envie de me parler, je comprends, dit-elle. J’ai… J’étais… j’étais mal, et je… J’ai pas réfléchi. Je suis désolée, j’aurais pas dû te montrer les vidéos. J’aurais pas dû t’expliquer comme ça.
- …
- Tu sais, c’est con, mais tu me manques. Je sais que j’ai été dure, mais je me suis vraiment inquiétée pour toi. T’as pas l’air d’aller super bien.
Milad ne dit rien. Ce n’est plus tant la gêne. Comment est-ce qu’on parle à quelqu’un comme ça, quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis si longtemps ? Quelqu’un qu’on a tellement préféré détester qu’on se sent con de le voir redevenir humain sous nos yeux ?
- Bon. Je vais te laisser, murmure-t-elle. Passe une bonne journée.
- Attends.
Elle se retourne. L’espoir combat l’embarras et le chagrin, dans ses traits.
- Pardon, marmonne Milad. Pardon, c’est juste que je… Je sais pas quoi dire. Je sais pas comment répondre, là, avoue-t-il.
Dorothée acquiesce. Il comprend que c’est à lui de faire un peu d’effort :
- En fait, euh… y a un genre de flèche, quand tu te mets là. Regarde, dit-il en s’écartant, la laissant prendre sa place. Tu vois ? Les deux maisons ?
- Non… ? Où ça ?
- Sur les murs. Ici.
Il suit le tracé de son doigt. Elle plisse les yeux, pour mieux voir, finit par hocher la tête. Sans doute pour lui faire plaisir. Il balaye tout ça d’un geste de main gêné :
- Enfin bref, euh… voilà.
- … je t’offre une limonade ?
- D’accord, ouais.
Ils sont dans un petit bar tranquille, et se racontent leurs vies pour briser le silence gêné. Apparemment, Dorothée est devenue l’apprentie d’une Toge du palais. Elle lui raconte avec passion le rangement, la manutention, les livres qu’elle porte et les compliments de son maître.
- J’ai même assisté à une leçon sur la guerre !
- Ah oui ?
- C’est super intéressant. Tu savais que les Terres s’étendent en même temps que les territoires sont gagnés ? C’est pour ça qu’on développe de plus en plus des armes pour lutter contre le Mal.
- Ça a l’air super, Dorothée.
Elle s’est aussi fait des amis parmi ceux qui étaient avec eux le jour des épreuves. Elle lui montre les photos d’eux prises sur son Kodak.
- Ah, tu l’as toujours ? relève-t-il.
- Oui, bien sûr. J’allais pas le jeter. Par contre, c’est dommage, j’voulais l’utiliser pour prendre des photos de gens des Dernières - tu sais, histoire de me rendre utile - mais on m’a dit qu’elles faisaient des interférences et que c’était pas possible…
Milad acquiesce, se recule un peu sur sa chaise. Hector lui a parlé très tôt des Dernières Familles. La description, le ton frissonnant du garde si robuste ne mettaient déjà pas à l’aise, mais lorsque Milad s’est renseigné, il n’a pas pu dormir pendant des jours.
S’ajoutant à ses insomnies, la vision de monstres pouvant le rendre fou à jamais. Des zombies aux yeux rouges, ces “Songe-Creux”.
Il a vu beaucoup de films d’horreur, même lorsqu’il n’avait pas trop l’âge. Dino le poussait un peu, il allait pas dire non ; ensemble, ils ont fait plein de soirées Halloween. L’orphelinat, Carrie, Scream, Psychose, Destination Finale, quelques Saw (pas les derniers), et les trucs de zombies avec Liv (les seuls qu’elle voulait bien regarder avec eux). Aujourd’hui, il regrette. Les images de scies coupant des membres, des gens horrifiés pendant qu’on les tue lentement, les jumpscares, les zombies qui changent ceux qu’ils mordent en zombie, c’était vaguement drôle quand c’était pas vrai. Maintenant…
- Ça se passe bien, avec les gardes ?
Il sursaute. Dorothée le regarde, sourcils un peu froncés :
- Il paraît que tu traînes qu’avec eux, dit-elle. Tu sais, on est là, nous aussi, si tu veux…
- Qui te dit que je traîne qu’avec eux ?
- Bah, on s’inquiète un peu, moi et les autres. Tu parles à personne de ton âge. Fin après tu fais ce que tu veux, je suis pas ta daronne, hein…
- Ils ont mon âge.
- Oui, bon, tu sais ce que je veux dire, s’agace-t-elle.
- …
- T’as pas l’air bien.
- Non, ça va, balaye-t-il. Je prends des médocs.
- Depuis quand ? Des médocs pour quoi ?
- Des antidépresseurs. Depuis deux mois.
- Et ça marche ?
Il se frotte le crâne avec son poing.
- Non. Mais on est pas obligés d’en parler, hein. On s’en fout…
- Bah non, au contraire ! proteste-t-elle. C’est important !!
- …
- Écoute, Milad, j’avoue j’ai un peu de mal, là. J’essaie de… de reprendre un peu un truc avec toi. J’ai été conne, j’suis désolée, mais… Si tu veux pas me parler, y a pas de problème, je peux m’en aller. Mais quitte à ce qu’on soit là, faut que t’arrête de te braquer. Tu peux me faire confiance, je te jure.
- Je sais, dit-il d’une petite voix.
- Bon. Alors, tu veux qu’on change de sujet, ou tu veux parler de ce qui ne va pas ?
- … je…
- Tu sais quoi, réponds pas tout de suite. Je vais aux toilettes, tu me dis quand je reviens, d’accord ?
- Ok…
- Nickel. J’arrive tout de suite.
- Alors ?
- Je… j’veux bien en parler… J’sais pas si ça va changer des trucs mais je veux bien en parler.
- Ok, ok. Je t’écoute.
Il hésite, mais finit par lui répéter ce qu’il avait dit à la doctoresse. Dorothée reste silencieuse, acquiesce seulement pour l’encourager à continuer :
- En fait, je… quelque part, je sais qu’on est morts, et que je devrais accepter ça comme vous, mais… je peux pas. J’ai l’impression… comme si je décidais que c’était bon, y avait plus de chance de les retrouver… les autres, ma famille, mes potes, je veux dire. Mais c’est ça, en fait, je peux pas décider de ça. Ça fait des mois qu’on est là, mais je peux pas me dire qu’on est morts, en fait. Que c’est tout. Que c’est ça, la mort.
Il regarde sa limonade.
- C’est tout…
- Mais t’as trouvé un job, pourtant, relève-t-elle, intriguée. Ça va mieux, non ?
- J’ai pas le choix, en fait. Faut continuer, c’est ce que je fais. Sinon, je fais quoi ? Je peux pas me laisser mourir… enfin je… C’est compliqué.
- Ouais…
- Voilà. C’est tout.
- … J’sais pas quoi dire, Milad. Je suis désolée. C’est vrai que ça ressemble à de la dépression, mais je sais pas trop quoi faire… les antidépresseurs, normalement ça aide…
- Hm, ouais. Bah… j’sais pas.
- Je sais que c’est pas… Je sais que t’avais pas l’air chaud, mais je crois que ce serait bien que tu viennes un peu avec nous de temps en temps. Tu sais, Yanis avait beaucoup aimé ton épreuve de basket. Je critique pas les gardes, hein, ils ont l’air sympa - enfin, perso ils me font peur, mais ils ont l’air sympa.
Il a un rire bref, et elle un sourire piteux.
- Mais voilà… Voir des gens ça peut faire du bien. Faut pas rester tout seul.
- Ouais… J’y penserai. Merci de la proposition.
Ils règlent, et quittent le bar, se séparant au niveau de la passerelle. Dorothée hésite à lui proposer de venir de nouveau s’installer chez elle ; mais elle se retient. C’est peut-être encore trop tôt. Ils se saluent, et la jeune fille enfonce les mains dans ses poches en traçant sa route vers sa maison.
Elle a l'œil, on le lui a toujours dit. Elle sait repérer les choses étranges, ce qui détonne de l’habituel. Comme avec le chat, le premier jour, et comme elle le fait désormais tout le temps pour aider son maître au rangement.
Ça ne lui a pas sauté aux yeux tout de suite. Mais une fois qu’elle l’a remarqué, il a été très difficile de ne pas loucher dessus.
Au fil de la discussion, plus de cheveux blancs sont apparus sur la tête de Milad.

