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Des histoires de Seuls
De Le Maître Sain — 1 avril 2026 à 21h20
Défi du 22 – Images fantômes – Vingt ans après
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Vingt ans après, qu’en restait-il ?

 

M. Delaborde avait replongé dans l’alcoolisme et s’était laissé mourir. Tragédie. Sa femme s’était repliée sur elle-même et essayait d’oublier. Après toutes ces années, la douleur était moins vive, le souvenir moins présent, moins lancinant ; mais refaire surface n’est jamais simple. Arthur, l’un des frères de Camille, avait promis de passer un jour, mais il était assez occupé – et du reste, était encore trop jeune à l’époque. Les tantes Bennami ne venaient plus depuis belle lurette. Une autre était décédée depuis. Pour ne même pas parler de ce lointain cousin d’Yvan, qui se contentait d’une carte tous les quatre jeudis.

Le temps, c’est terrible, oui… Adeline était bien seule, et se forçait presque à venir aux réunions, de plus en plus clairsemées. Finalement, elle avait réussi à convaincre Mme Delaborde, quitte à organiser le rassemblement chez elle. C’était important pour Adeline, car elle n’arrivait toujours pas à oublier. Jean-Charles avait promis qu’il passerait – il savait qu’il ne pouvait se permettre de rater ça. Une seule fois dans l’année, c’était LE rassemblement à ne pas manquer, quitte à sacrifier tout le reste. Sa nouvelle femme ne viendrait pas, pas plus que leur fille. Qu’importe. Mais Christa avait réussi, à la dernière minute, à convaincre l’une de ses filles, Zazie, de participer.

Pour le reste, ils se débrouilleraient : un petit envoi aux proches des Bennami, à la famille éloignée des Gersh… Selon Jean-Charles, toujours rien du côté de l’Afrique – comme chaque année. Ses moyens étaient limités, mais impossible de trouver le moindre Sango qui ait à voir, de près ou de loin, avec Dodji ou la famille de sa mère. Du côté du beau-père, ils avaient abandonné depuis bien longtemps ; chou blanc, là aussi. Ils se sentaient bien seuls…

 

Vingt ans déjà.

 

 

Adeline se rappelait encore, six ans plus tôt, lorsqu’elle avait rêvé de son petit ange, reçu son curieux message, et même envoyé une réponse… Pouvait-elle y croire ? L’aurait-il reçue, là où il se trouvait ? … Pour une fois que son briquet avait servi à autre chose qu’à oublier et se détruire la santé… On lui avait si souvent conseillé de refaire sa vie, et c’est maintenant, à la cinquantaine, qu’elle y songeait seulement. Et pourtant, en voyant Christa Delaborde qui, depuis tout ce temps, avait élevé pratiquement seule ses enfants sans jamais songer à sa vie affective, se tuant elle aussi la santé, jusqu’à la maladie, cela laissait perplexe. Et qu’avaient-elles à se dire, toutes les deux, autour de cette table, avec tous ces dessins, ces photos, ces petits mots, ces jouets, et le sempiternel rituel préparé désormais, pour rendre un dernier hommage à nos bébés…

Vingt ans, oui… Comme le monde avait changé. En pire. Heureusement qu’ils n’avaient pas vu ça. Elle imaginait souvent Terry, jeune vingtenaire, dans cette époque-ci… À quoi ressemblerait-il ? Que ferait-il ? Serait-il la même peste que jadis, ou un garçon beaucoup plus mûr et adorable ? Et comment appréhenderait-il ce monde si difficile ? Et Camille, tiens ! Est-ce que finalement, ce n’était pas… Non. Ne jamais penser comme ça.

Tiens, Zazie venait d’arriver. Les minutes passent. Ne manquait plus que Jean-Charles. …

 

Fallait-il renouveler l’expérience ? D’une vingtaine autrefois, ils en étaient réduits à la portion congrue. Le temps était bien cruel. D’une certaine manière, Adeline se réjouissait de ne pas avoir elle-même déménagé, et même d’avoir plus ou moins convaincu les Delaborde de ne pas le faire – en auraient-ils eu les moyens, d’ailleurs ? Elle se sentait curieusement seule sans ces gens, devenus, sans comprendre, comme une seconde famille. Que serait-il arrivé si eux aussi avaient fini par quitter Fortville ? Jean-Charles lui-même était parti en périphérie, mais d’autres étaient allés bien plus loin…

Elle leur demandait, parfois, s’ils essayaient de « parler » aux enfants. Sur la tombe, oui, mais sinon… Quelque fois, de manière fugace, dans un soupir, face au miroir, dans son lit… Un seul instant. Puis le train-train reprenait. Le temps cicatrise toutes choses. Mais la mémoire ne peut disparaître, non. Ce serait comme les perdre une seconde fois. Sans attachement excessif, certes, mais ne jamais oublier. C’était dur.

Adeline tenait encore beaucoup à cette réunion annuelle. Bien entendu, elle appelait les uns et les autres autant que possible dans l’année. Elle était contente, malgré tout, d’avoir encore la force de travailler, alors que d’autres n’avaient pu continuer, dans les débuts.

 

Ah, Zazie… Elle était si jeune, à l’époque, ce fut si dur, et pourtant, comme elle a changé depuis ; elle s’est épanouie, miraculeusement.

Ah… On sonne ? C’est Jean-Charles, cette fois, c’est s…

« Bonjour ? Est-ce bien chez vous, la rencontre commémorative ? »

« Euh, oui, mais… Qui êtes-vous ? » demanda Christa.

« J’en ai entendu parler par un proche de M. Chabolle, qui m’a conseillé de venir vous voir. Je sais que ça doit vous paraître bizarre, mais je travaille en fait pour la famille Barrie… »

« Pardon ? »

« Ils ont perdu leur fils il y a vingt ans, jour pour jour, la même nuit que vos…enfin…vos enfants… Étrange, n’est-ce pas ? »

C’était un homme plutôt jeune, qui nous interpella. On ne savait que dire. Christa le fit entrer.

« Je… J’avoue ne pas comprendre, monsieur… »

« Mme Barrie a entendu parler, très récemment, de la fameuse « Nuit des Anges » où il s’est produit ce que vous savez. Or, ce même soir, sans doute vers la même heure, à plusieurs dizaines de kilomètres de là, Saul, son fils, est mort en tombant dans le bassin au requin du parc d’attractions… Treasure Island, vous connaissez ? Enfin… C’est une longue histoire ! Merci de m’accueillir, oui… »

Il nous jeta un rapide regard, et s’attarda à peine sur les souvenirs disposés sur la table.

 

« Vous allez me dire, ces cinq ne sont pas les seuls dans le monde à avoir perdu la vie ce soir-là, certes, et ce n’est pas une raison pour que chaque parent ou proche endeuillé se réunisse avec la terre entière pour en parler, mais… Disons que ce n’est pas courant. M. Chabolle s’était confié à un proche qui s’avérait connaître un intime des Barrie… »

Il s’assit autour de la table. Il avait conscience d’avoir été légèrement outrancier, et tenta de se rependre. Adeline Chabolle n’intervint pas encore, malgré les regards qui se portaient sur elle. Qui était cet homme ? Il connaissait JC ?

« L’affaire ramena la famille des années en arrière, et les toucha beaucoup. Quelle tragédie que cette Nuit des Anges… ! Mme Barrie aimerait beaucoup faire quelque chose. Son mari étant tombé malade et affaibli, elle gère aujourd’hui essentiellement les affaires, dont le fameux parc, certes moins populaire qu’avant, mais elle serait ravie de vous y inviter un de ces jours, même si j’imagine que cette demande peut vous paraître très particulière… Si vous avez d’autres…enfants en jeune âge, bien entendu – ou même plus vieux ! – elle vous offre volontiers le séjour sur place, gratuitement, autant que vous le voudrez ! Ça paraît bizarre, n’est-ce pas ? Mais ils sont comme ça, les Barrie, et ils m’ont envoyé vous en faire la proposition. M. Chabolle devrait peut-être vous en parler aussi, prochainement… »

Les trois femmes ne savaient que dire. Elles étaient bien désolées pour les Barrie, mais… Ce nom n’était pas inconnu à Adeline – Terry avait-il parlé de ce parc ou de cette famille, jadis, à un moment donné ?

 

« Après la mort de Saul, ils songeaient à vendre le parc… Mais finalement, ils ont renoncé. Ils ont adopté un orphelin, Jonnie, et ont eu une fille entre-temps, Mylenn. Puisque ce parc a été initialement conçu pour les enfants, après tout, ils se disaient que ce serait l’occasion…et comme ça, vous pourriez commémorer autrement, pour une fois ? »

L’idée n’était pas mauvaise, certes…

En bas de l’immeuble, cependant, une mystérieuse voiture noire prenait des photos, et ses occupants semblaient pensifs…

 

TO BE CONTINUED ?

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