« Le Clan du Requin. » Sorti en juin 2008.
Dernier tome de ce qu’on pourrait appeler le « Triptyque d’Été ». Ensuite, la saison change, les premières brumes apparaissent, le froid devient glacial, le ciel souvent laiteux, et les frissons commencent…
Pour la première fois, nos héros quittent Fortville. Et tant mieux ! On bouge un peu, on découvre de nouveaux paysages, de nouveaux enjeux, de nouveaux périls…à la recherche d’autres traces de vie, ou d’indices sur la disparition. Et ils vont trouver, oui…mais pas comme ils l’auraient voulu !
Dans ce tome extrêmement riche en symbolique, en profondeur, en renvois, et en clins d’œil sur la suite de la série, on rencontre…le Rival. L’autre élément indispensable d’une série. Un autre enfant qui va s’ériger CONTRE le petit groupe et leur causer beaucoup de problèmes…jusqu’à aujourd’hui encore. Une menace durable qui ne quittera jamais totalement nos héros, comme la vérole sur le bas-clergé.
Mais voilà, le Rival, Saul, est aussi et sans doute l’un des personnages les plus importants de cette série, l’un des plus profonds, des mieux construits, des plus percutants. Saul, c’est tout un livre à lire, à déchiffrer, à découvrir, un personnage complexe, ambigu, tiraillé, torturé, insaisissable, instable, intelligent, intuitif, observateur, entreprenant, énigmatique, sombre, avec ce sens du devoir, dans le noir et le blanc à la fois, qu’on peut comprendre, aimer, et en même temps détester et mépriser. Il donne à Seuls cette touche de sérieux et de grandeur au beau milieu d’un univers d’enfants. Et il captive notre intérêt, nécessairement ! Courageux, audacieux, suicidaire, casse-cou…tout comme Dodji d’ailleurs, à sa façon. Rien ne semble l’effrayer, pas même la mort ! Et c’est pour ça qu’il doit cheffer, lui et pas un autre, n’est-ce pas ?
Nous ne sommes pas seuls…
C’est aussi l’occasion de découvrir le « Clan du Requin », et quelle n’est pas la surprise du lecteur en apprenant que nos héros ne sont plus seuls ! Des enfants, par dizaines ! Tout devrait donc aller pour le mieux malgré la disparition et l’absence des adultes, dans ce paradis pour enfants, bien gardé, amusant, proche de l’océan, avec de la nourriture à gogo, des infrastructures, du confort, de la main-d’œuvre, un chef fort et valeureux, digne de confiance, qui veille sur eux et qui les protège… Enfin, les paradis sur terre, ça ne dure pas bien longtemps, et ça cache souvent quelque chose.
Et voilà qu’en quelques heures à peine, « L’île au trésor » devient Alcatraz. Le côté sombre du grand chef ressurgit, le masque tombe, et nos héros doivent fuir, combattre, résister, quitte à mourir…ou devenir des esclaves. Dodji en fait notamment les frais, renouant avec un passé qu’il aimerait bien laisser derrière (la case où ses yeux rougissent impressionne, surtout quand on pense aux Dernières Familles…).
Camille aussi est esclave malgré elle, mais parvient à percer la muraille de Saul et à lui inspirer confiance, à l’apaiser par sa douceur et son esprit d’écoute. Une relation semble se dessiner. Camille perçoit sa souffrance, ses craintes, ses aspirations. Elle est bien la reine qu’il lui faut (il ne s’est pas trompé en la choisissant, même s’il l’a surtout élue en l’imaginant « soumise et effacée » …). Mais Camille voit bien (sans doute ?) qu’elle devient sa chose, qu’il l’utilise comme une poupée malgré tout, comme un outil pour « perpétuer le clan », et c’est pourquoi, de toute manière, elle se retournera contre lui (sans pour autant cesser de l’aimer) et choisira de sauver Dodji. C’est sans doute le coup fatal porté à Saul, qui le poussera à jouer les kamikazes une première fois. Il ne renoncera pas à sa destinée ! Mais voilà que se referme sur lui, comme souvent, son propre piège, sa propre cruauté.
Chose intéressante, la petite famille fortvillienne s’agrandit : deux enfants au moins rejoignent le quintet, il s’agit d’Anton et de Zoé. Attirés au départ par le mystère et la sympathie, de plus en plus rares au clan, qu’ils trouvent chez ces cinq enfants et surtout chez Dodji, Saul leur facilite la tâche en les mariant de force (Anton avec Leïla et Zoé avec Terry). Peut-être aussi un moyen de les infiltrer sans leur accord pour étudier de près les nouveaux-venus, en les questionnant ensuite ? Et là, on peut développer des théories intéressantes, puisqu’Anton le « surdoué persécuté », autre rival méconnu de Saul (sur le plan intellectuel), en toute vraisemblance, n’accepterait jamais d’espionner pour lui (qui le déteste cordialement), mais pour Zoé… Il y aurait beaucoup à dire la concernant, car j’ai de plus en plus de doutes sur elle, depuis deux ou trois ans. J’en parlerai une autre fois. Disons pour l’instant qu’elle se sent fascinée par le groupe.
En tout cas, ce petit paradis a aussi ses exclus, ses mécontents, ses punching-balls (car il en faut bien pour maintenir la cohésion de l’ensemble… !), et ces nouveaux-venus deviennent une lueur d’espoir pour ces quelques enfants – on voit déjà Boris, hésitant, qui finira par les rejoindre ensuite, dans le tome suivant, en compagnie d’Anton, Zoé et de cinq autres (dont les deux jumeaux inquiétants…).
L’énigme se creuse…
Ce tome commence aussi par les fameuses Terres Brûlées, dont nous savons désormais qu’elles ont leur importance dans la fameuse « nuit de la disparition » … Elles semblent encercler Fortville, et nos héros faillirent y perdre la vie, attaqués par une meute de chiens affamés. Chiens qui ont une forte symbolique dans la série et surtout dans ce tome, peut-être à cause de l’Enfant-Minuit… ? Celui que Saul donne en pâture au requin nous rappelle à quel point le blondinet est impitoyable avec tous ceux qui ne sont pas de son bord, considérant tout risque, mineur ou majeur, comme digne du supplice le plus cruel qui soit… On le voit encore aujourd’hui.
Camille comprend, subconsciemment, qu’elle a trouvé là non un ami, un amant, mais un ennemi, une plaie qu’elle devra bien affronter un jour, car tout les sépare. Elle ne sera jamais du Requin. Mais en attendant cette prise de conscience, elle découvre, elle apprend, et ses émotions la travaillent…ignorant, dans le même temps, que cela ne fait qu’accélérer la formation des Terres Basses depuis Fortville, processus auquel nos héros auront affaire dès le tome suivant.
Point intéressant en outre, au-delà de la rivalité évidente Dodji-Saul, le rapprochement discret opéré entre Yvan et Saul – moins connu (et ceux qui ont lu le tome 16 peuvent commencer à comprendre ce dont il s’agit…). Car l’un comme l’autre se souvient très, très rapidement de cette fameuse nuit. L’un comme l’autre a un père très présent ou influent dans la série, même de manière tacite. L’un comme l’autre vient d’une famille aisée, puissante…donc rivales ? La voiture est centrale dans les souvenirs de l’un comme de l’autre. Idem pour le revolver j’ai l’impression. Mais cela s’arrête-là. L’un s’efface et joue les troubadours. L’autre domine toujours plus et écrase. Les souvenirs d’Yvan s’arrêtent à l’accident « de ses parents » … alors que Saul sait, comprend, perçoit, d’une manière ou d’une autre, qu’ils sont déjà morts, tous, tous ces enfants, dans un autre monde à présent, et que c’est la loi du plus fort qui s’applique désormais, au nom de la survie…
Car il faut bien faire quelque chose de ce monde-là… Et lui, le « sachant », est le seul à pouvoir les mener par la main. Lui qui a vécu tant de choses, bonnes et mauvaises… Lui le talentueux, l’artiste, le créatif, qui a tant de choses à offrir…en bien comme en mal. En plus, il a triomphé de la mort, du requin : comment pourrait-on encore douter de lui ? Qui pourrait bien l’égaler ? La rivalité Saul-Dodji a pris fin au tome 7, notamment dans la tour du père d’Yvan… À présent, Saul va-t-il enfin confronter Yvan ? Yvan qui, au tome 3 déjà, est grimé en capitaine pirate décalé et sémillant, le Crochet parfait pour tous ces enfants…sans même parler du tome 11, très chargé en symbolique le concernant…
Autre chose sur Mister Lady, qui m’est venu en lisant le tome 3, qui a alimenté (et alimente encore) beaucoup de théories : le fait que, de par son père, grand connaisseur des Limbes, Yvan aurait une influence particulière sur celles-ci…et en serait même, pourquoi pas, le cerveau inconscient. Le fils du « créateur » des Limbes… Il y aurait beaucoup à creuser par ici.
Ravage de Barjavel
Je passe sur Treasure Island qui préfigure Néosalem sur bien des points, et Saul y tiendra le même rôle avec une puissance et une intensité décuplées. Il veut être le Guide, le créateur d’une humanité nouvelle, d’une aube dorée, il se sent une âme de sauveur, et ne comprend pas qu’on ne le comprenne pas. Il veut l’imposer aux autres, imposer ses lois, aussi dures soient-elles, persuadées qu’elles sont ce qu’il y a de mieux pour tout le monde. Et quiconque se dresse sur son chemin, lui fait de l’ombre ou ne lui obéit plus devient un risque, un danger, un adversaire. Qui doit être éliminé, sans sommation, au moindre soupçon.
Et Saul se laisse ainsi dévorer par, en réalité, son avidité, son désir de pouvoir, de possession, tellement humain, qu’il dissimule habilement derrière une pseudo-mission transcendante et providentielle. Car, et j’en suis de plus en plus persuadé, Saul nous cache ENORMEMENT de choses, bien plus qu’on le croit (au-delà même de sa mort), et on découvre au compte-gouttes ce qu’il mijote dans son coin, dans sa petite tête… Je me demande même s’il n’y a pas un objectif caché derrière tous ses actes – même si la folie aveugle et la monstruosité n’ont pas toujours de motifs… Finalement, qui est le plus dangereux, le Maître des Couteaux, « fou raisonnable », ou Saul, « raisonnable fou » ? Et tout cela n’est-il pas lié à sa propre mort, à l’obscurité, à ses angoisses profondes, cette sensation de traque et de danger non dit qu’il essaie de purger ?
Je passe aussi sur le mystère des heures de la disparition et de son aspect visiblement progressif, énigme toujours aussi prenante et pas encore complètement résolue ; mais qui, à l’époque, avait le mérite de nous tenir en haleine et de nous inquiéter. Tout comme les Quinze Familles, visiblement connectées par Yvan au meurtre de ses parents… Ça, plus la nouvelle menace, tapie pour l’instant, Alexandre et Sélène, deux personnages troublants, succédant à Saul comme némésis du groupe. Ont-ils à voir avec les Quinze Familles ? Viennent-ils d’un autre monde ?
En tout cas, à partir de là, plus possible de renoncer à Seuls : chaque fin d’album nous poussera à continuer, encore et encore, de lire et de suivre les aventures de nos héros, comme dans un feuilleton. Il faut bien qu’on découvre le fin de mot à l’histoire ! A l’époque, j’étais persuadé que Seuls ne durerait pas longtemps, et que d’ici deux ou trois tomes, on allait en terminer. J’avais hâte de lire la suite ! C’est d’ailleurs à ce moment-là, à peu près, que j’ai découvert la série. Je venais d’entrer au lycée, fin 2008, et, dans une case de la bibliothèque, ou mis en évidence sur un présentoir de nouveautés, je ne sais plus, je découvrais le tome 3. Je n’avais qu’une hâte, c’était de dévorer « Les Cairns Rouges », sorti d’ailleurs peu de temps après. Je me suis aussitôt mis à parcourir le 1 et le 2. Et j’attendais impatiemment le 5 !
Confrontation
Je survole également le sujet du beau-père de Dodji, qui prend des proportions de plus en plus grandes puisque Leïla fait l’erreur d’en parler, et tout le monde croit alors que Dodji a descendu son beau-père maltraitant à coups de smith&wesson… Dodji, comme toujours, évite la question et s’en désintéresse, mais dans le tome 4, on voit bien que la chose le dépasse complètement et donne une fausse image de lui : est-il aimé pour ce qu’il est, ou parce qu’il a buté son beau-père ? Est-ce son courage dans le bassin qui lui attire cette sympathie, ou cet acte d’autrefois ? Il mettra les choses au clair et leur exposera la vraie version des faits, espérant clore une bonne fois pour toutes la discussion et les ragots…
Pour finir, Dodji accepte de relever le défi de Saul…mais par orgueil ou pour délivrer tout le monde de ses griffes ? En tout cas, la morale est surtout celle-ci : on réussit bien plus accompagné que seul ! Saul ne l’a jamais vraiment compris… C’est ensemble qu’on triomphe de tout, même du désespoir.
Mais les enfants du clan sont désemparés : que faire maintenant, sans Saul ? Dodji ne veut pas être leur chef, quel dilemme… Alors ils devront apprendre à se débrouiller, sans autorité suprême. Faire comme les Fortvilliens, en fait… Y arriveront-ils ? En tout cas, les cinq vont retourner à Fortville, cette fois. Ils y retournent toujours, tôt ou tard. C’est là-bas que se trouve la clé du mystère. Saul a laissé entendre certaines choses avant sa mort… La fin du monde ? Se souvenir ? Mais de quoi ? Savait-il déjà, pour les liens entre Terre et Limbes ? Pensait-il que lui et les autres avaient échappé au pire sur Terre, à la guerre mondiale et nucléaire ? Et qu’il valait mieux se trouver là… ?
Alexandre et Sélène sauraient-ils quelque chose ? Ont-ils à voir avec tout cela ? Quel est le sens de leurs mystérieuses paroles ? Quel nouveau danger se profile ? Il faut lire la suite pour savoir, car les choses s’aggravent et le mystère s’épaissit… On a l’impression qu’une mystérieuse organisation court après l’un des héros…mais de qui s’agit-il ? Les questions fusent… Est-ce lié à l’océan ? Ambiance angoissante, type quatrième dimension, sci-fi… En tout cas, ils vont les accompagner – ça promet !
Voilà pour le Tome 3 !!
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